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TikTok USA : un algorithme distinct pour répondre aux exigences de Washington

Après des années de bras de fer, les États-Unis ont fini par obtenir ce qu’ils cherchaient depuis longtemps : reprendre le contrôle de TikTok sur leur territoire sans aller jusqu’au bannissement total. Le 23 janvier 2026, un accord officialise la création de TikTok USDS, une coentreprise dans laquelle la maison mère chinoise ByteDance ne détient plus qu’une participation minoritaire de 19,9%. Le reste du capital est désormais entre les mains d’investisseurs américains, dont Oracle, Silver Lake et le fonds MGX.

Ce montage permet à Washington d’affirmer que la menace pour la sécurité nationale est neutralisée, tout en évitant la disparition d’une application utilisée par plus de 170 millions d’Américains. Les autorités américaines n’ont jamais caché leur inquiétude concernant l’accès potentiel du gouvernement chinois aux données ou à l’algorithme de recommandation de TikTok. Cette fois, elles estiment avoir verrouillé le problème à la source.

Un TikTok américain, mais pas isolé du reste du monde

La particularité de l’accord réside dans son approche technique. Les données des utilisateurs américains seront stockées exclusivement sur des infrastructures Oracle situées aux États-Unis, tandis que l’algorithme de recommandation sera réentraîné à partir de données américaines et audité localement. Le code source de l’application pourra également être examiné par la nouvelle entité.

Pour autant, TikTok USDS ne devient pas une plateforme coupée du monde. Les flux restent interopérables avec le TikTok global, afin de préserver la visibilité internationale des créateurs et l’économie de la plateforme.

En clair, les vidéos américaines pourront toujours circuler hors des États-Unis, mais sous un cadre technique et juridique entièrement distinct. Une forme de souveraineté numérique ciblée, appliquée à une seule application.

L’Europe observe, mais avance autrement

À Bruxelles, l’accord américain est regardé avec attention, mais sans enthousiasme débordant. L’Union européenne ne manque pas d’outils pour encadrer TikTok, à commencer par le Règlement général sur la protection des données (RGPD) et le Digital Services Act (DSA). Ces textes imposent déjà des obligations lourdes en matière de protection des données, de transparence algorithmique et de modération des contenus, notamment pour les mineurs.

Ces règles ne sont pas théoriques. TikTok a récemment écopé d’une amende de plus de 500 millions d’euros infligée par l’autorité irlandaise de protection des données, pour des manquements liés au transfert potentiel de données vers la Chine.

La Commission européenne a également ouvert plusieurs procédures sur la conformité de la plateforme au DSA, en particulier sur la transparence des recommandations et l’accès des chercheurs indépendants aux données publiques.

Pourquoi l’Union européenne hésite à copier Washington ?

Contrairement aux États-Unis, l’Union européenne ne dispose pas d’un mécanisme juridique permettant d’imposer une vente forcée pour des motifs de sécurité nationale. Et ce n’est pas un oubli. Une telle approche poserait des problèmes majeurs dans un marché numérique largement dominé par des acteurs non européens, à commencer par les géants américains du cloud, des réseaux sociaux et de la publicité en ligne.

Imposer à TikTok ce que Washington vient de faire reviendrait à ouvrir une boîte de Pandore. Sur quels critères forcer la cession d’une entreprise étrangère ? Pourquoi TikTok et pas d’autres plateformes tout aussi structurantes pour l’espace public numérique européen ? À Bruxelles, la priorité reste l’application stricte et progressive des règles existantes, plutôt qu’un geste politique radical aux conséquences juridiques incertaines.

Une chose est certaine : le cas TikTok ne restera pas isolé. Il préfigure une ère où les grandes plateformes devront composer avec des versions nationales ou régionales de leurs propres services. Une fragmentation du numérique mondial qui, loin d’être théorique, est désormais bien engagée.

Ingénieur ENSAM Paristech et diplômé du MBA de l'ESSEC, Fabien est journaliste Tech & Pop Culture mais aussi Consultant IA et Marketing.