La conférence Google I/O de cette semaine restera probablement dans les mémoires comme le moment où Google a officiellement tourné la page du moteur de recherche tel qu’on le connaît depuis vingt-cinq ans. Pendant près de deux heures, l’entreprise a déroulé sa vision de l’avenir : un Search entièrement piloté par Gemini, capable de répondre, de comparer, de planifier, et de garder les internautes dans son propre écosystème.
- Google a lancé un moteur de recherche basé sur l'intelligence artificielle avec Gemini et AI Mode.
- Ce changement modifie la manière dont Google répond aux requêtes, en privilégiant les réponses générées par l'IA plutôt que des liens vers des sites.
- Aux États-Unis, cette évolution permet à Google d'éviter certains enjeux juridiques liés aux éditeurs, mais en Europe et en France, le contexte réglementaire protège encore leurs contenus.
Le message est limpide : chercher des liens, c’est fini, Google veut désormais répondre à votre place.
Google AI Mode remplace le moteur de recherche Google historique
Depuis l’explosion de ChatGPT en 2022, Google fait face à une menace inédite : les internautes cherchent directement leurs réponses ailleurs que sur son moteur. La réponse de Google s’est faite par étapes avec le lancement de Gemini en 2023, puis de l’AI mode en beta en 2024.
Cette semaine, lors de la conférence Google I/O, le groupe a officialisé une bascule majeure avec le déploiement d’AI Mode aux États-Unis par défaut.
Cette nouvelle expérience construite autour de Gemini ne se contente plus d’afficher une liste de liens : elle transforme Google Search en interface conversationnelle capable de répondre, comparer, organiser et synthétiser sans obliger l’utilisateur à quitter la page.
Les démonstrations présentées sur scène donnent la mesure du changement.
Avec AI Mode, Google peut :
- compare des dizaines de produits selon plusieurs critères en quelques secondes
- organise un voyage complet avec étapes et budget
- recherche un appartement à proximité d’écoles spécifiques
- ou synthétise automatiquement plusieurs sources contradictoires en une réponse unique et structurée
La nouveauté ne tient donc pas seulement à l’usage de l’IA, mais à la manière dont Gemini découpe une demande complexe en plusieurs sous-questions, lance des recherches en parallèle (des query fan-out), puis assemble une réponse structurée.
Bien souvent donc l’IA ne renvoie plus du tout vers le moindre site internet.
Les éditeurs face à un accord implicite qui s’effondre
Pour les médias et les créateurs de contenus, l’enjeu est brutal. Dans AI Mode, les résultats classiques existent encore, mais ils sont relégués en arrière-plan. Les réponses générées par Gemini occupent désormais une part massive de l’écran, synthétisant directement les informations des sites web sans nécessairement y rediriger.
L’accord implicite qui structurait le web depuis deux décennies était simple : les éditeurs produisent, Google distribue. Avec l’IA générative, cet équilibre se fissure : les contenus alimentent les réponses IA qui restent dans l’écosystème Google, sans que l’utilisateur ait besoin de cliquer ailleurs. Les éditeurs fournissent un contenu, mais ne peuvent plus le monétiser puisqu’ils ne sont plus visités.
Les guides pratiques, comparatifs, sites de recettes, sites de tests produits et contenus encyclopédiques vont purement et simplement mourir.
D’après le Reuters Institute, le volume de visiteurs redirigés par Google vers les sites de presse et d’édition a reculé de 33 % dans le monde entre novembre 2024 et novembre 2025. La baisse est encore plus marquée aux États-Unis, où les AI Overviews sont largement déployés depuis plusieurs mois, avec un recul estimé à 38 %. L’Europe reste pour l’instant moins touchée en raison d’un lancement plus limité de ces fonctionnalités, mais la diminution atteint déjà 17 %.
Google affirme que les clics restants vers des sites e-commerce seront mieux qualifiés, mais les premières données liées aux AI Overviews, déployés ces derniers mois suggèrent plutôt le contraire.
Le GEO ne compensera pas les pertes de trafic SEO
Une étude publiée récemment par l’Institut national de l’audiovisuel révèle à quel point le trafic généré par ChatGPT profite surtout à une poignée de grands médias. En 2025, l’outil aurait envoyé environ 9,9 millions de visites vers la presse française. Le Monde, partenaire d’OpenAI depuis mars 2024, en aurait récupéré 2,56 millions à lui seul, soit près de 26 % du total.
Derrière, The Guardian capte 8,8 % du trafic et Reuters 3,3 %. À l’inverse, 259 autres sites doivent se partager seulement 11 % des visites. L’étude souligne que le coefficient de Gini atteint 0,80, un niveau de concentration comparable aux inégalités économiques les plus extrêmes.
Pourquoi la France est épargnée … pour le moment ?
Ce qui se passe aux États-Unis ne peut pas se répliquer à l’identique en Europe, et encore moins en France. Le droit voisin de la presse, issu de la directive européenne sur le droit d’auteur, donne aux éditeurs français un levier juridique spécifique pour réclamer une rémunération lorsque leurs contenus sont réutilisés par des plateformes numériques.
Google en a déjà fait l’expérience. L’Autorité de la concurrence française a déjà sanctionné l’entreprise pour ne pas avoir négocié équitablement avec les éditeurs de presse. Des accords ont été conclus depuis, avec plusieurs groupes médias et l’Alliance de la Presse d’Information Générale, mais ils ont été pensés dans un contexte où le Search affichait des liens, pas où une IA générait des résumés conversationnels à partir de ces mêmes contenus.
La question juridique centrale est désormais là : utiliser un article pour afficher un lien dans le Search est-il comparable, sur le plan du droit, à l’utilisation de ce contenu pour alimenter une réponse IA ? Pour une large partie des éditeurs européens, la réponse est clairement non, et les annonces de cette semaine vont très probablement rouvrir ce dossier.
Le « double opt-out » : l’enjeu qui pourrait tout bloquer
Un concept commence à circuler dans les discussions européennes autour de ces sujets : le double opt-out. L’idée consiste à pouvoir dissocier complètement l’indexation dans Google Search et l’exploitation des contenus par Gemini pour ses réponses IA. Autrement dit : rester visible dans le moteur de recherche tout en refusant que ses articles servent à alimenter AI Mode.
Sans cette séparation, les éditeurs se retrouveraient face à un choix impossible : accepter l’exploitation IA de leurs contenus, ou risquer de disparaître des résultats de recherche. Ce rapport de force n’a rien de théorique, et il inquiète déjà les régulateurs européens.
Ce que cette Google I/O aura surtout confirmé, c’est que le calendrier s’accélère. AI Mode n’est plus un test limité. Google en fait désormais l’avenir officiel de son produit phare. Les mois qui viennent vont être déterminants, pour les éditeurs, pour les régulateurs, et pour la manière dont le web ouvert va survivre, ou non, à cette transformation.

