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Le MCU n'a pas inventé les univers étendus : avant Marvel, il y avait Les Bidasses

Le MCU n’a pas inventé les univers étendus : avant Marvel, il y avait Les Bidasses

Personnages récurrents, sous-sagas, identité de franchise assumée… Bien avant que les studios hollywoodiens ne popularisent le concept d’univers cinématographique partagé, le cinéma populaire français des années 1970 avait déjà tout compris avec 22 films et des dizaines de millions de spectateurs.

Chaque fois qu’un journaliste culturel évoque l’origine des univers cinématographiques partagés, la même genèse est convoquée : Iron Man, 2008, scène post-générique, Nick Fury qui pousse la porte d’une chambre d’hôtel. Et le tour est joué, Marvel Studios aurait inventé quelque chose de fondamentalement nouveau, une façon inédite de penser le cinéma comme architecture narrative à long terme.

C’est oublier, un peu vite, ce qui se passait dans les salles obscures françaises entre 1971 et 1984. Une galaxie de films militaro-comiques avait déjà construit son propre univers étendu : personnages qui reviennent d’un film à l’autre, acteurs fidélisés, grammaire visuelle partagée, sous-franchises emboîtées. La saga Les Bidasses et son extension naturelle, la trilogie de La Septième Compagnie, a structuré le cinéma populaire français avec une logique que Kevin Feige n’aurait pas reniée.

Le cinéma français des seventies fonctionnait déjà par marques

Pour comprendre pourquoi Les Bidasses constituent un phénomène de franchise, il faut replacer le cinéma français des années 1970 dans son contexte économique. À cette époque, le modèle dominant repose sur l’acteur vedette : Louis de Funès, Belmondo, Delon valent des millions d’entrées garanties, indépendamment du scénario. Les producteurs surfent sur cette fidélité du public.

Ce que font Les Charlots, le groupe comique qui incarne le cœur des Bidasses en folie et de ses suites, c’est d’opérer une mutation importante : ils transforment non plus un acteur-star, mais une bande, une ambiance, un type d’humour en marque déposée.

Gérard Rinaldi, Gérard Filipelli, Jean Sarrus, Jean-Guy Fechner, ces noms ne brillent pas au firmament des grandes vedettes, mais leur association crée une identité reconnaissable, une promesse de spectacle que le public vient chercher de façon répétée.

Le MCU n’a pas inventé les univers étendus : avant Marvel, il y avait Les Bidasses

Le mot « bidasse » lui-même effectue une transformation sémantique. Ce terme d’argot militaire désignant le simple soldat devient, en quelques films, une véritable appellation commerciale. On va voir « un bidasse » comme on dit aujourd’hui qu’on va voir « un Marvel » et la comparaison ne s’arrête pas là.

La saga des Bidasses en chiffres c’est tout de même :

  • 22 films produits
  • 13 années de franchise
  • 7,5 millions d’entrées pour le 1er film
  • 40 millions de spectateurs (Charlots seuls)

Pas mal du tout si on se projette 40 ans dans le passé !

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Les Bidasses en folie : un film qui a lancé une saga

Le 15 décembre 1971, Les Bidasses en folie sort dans les salles françaises. Le film, réalisé par un certain Claude Zidi, dont c’est le tout premier long métrage, suit cinq copains passionnés de musique pop que le service militaire rattrape inévitablement.

Le scénario tient sur un coin de nappe, la mise en scène est fonctionnelle, l’humour est potache, antimilitariste, post-soixante-huitard dans l’âme. Et pourtant.

Le résultat est stupéfiant : près de 7,5 millions de spectateurs en France, faisant du film le plus grand succès de l’année 1971, devant La Folie des grandeurs de Gérard Oury avec Louis de Funès et Yves Montand. Pour un premier film de réalisateur, avec une troupe de comiques que le grand public ne connaissait qu’à travers leurs chansons humoristiques, c’est un séisme commercial.

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Ce succès engendre immédiatement une suite, puis une autre, puis une autre encore. Non pas parce qu’un plan éditorial sur cinq ans avait été conçu dans les bureaux d’une major, mais parce que le public réclamait davantage.

La logique est inversée par rapport au MCU, ce n’est pas la stratégie qui précède l’audience, c’est l’audience qui impose la stratégie. Le résultat, pourtant, se ressemble : une accumulation de titres partageant un même ADN.

Un univers partagé étendu sur 22 ans

Plusieurs caractéristiques structurelles permettent de ranger la saga des Bidasses dans la catégorie des univers partagés, au sens contemporain du terme.

D’abord, la continuité des acteurs. Gérard Filipelli et Jean Sarrus jouent dans l’intégralité des films des Charlots. Gérard Rinaldi n’abandonne qu’au dernier opus. Cette stabilité du casting crée une continuité d’identification pour le spectateur, on retrouve les mêmes visages, les mêmes postures, les mêmes dynamiques de groupe, d’un film à l’autre.

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Ensuite, les personnages récurrents. Le sergent autoritaire stupide, le soldat tire-au-flanc sympathique, l’adjudant incompétent : cette galerie de types fixes traverse les films comme autant d’archétypes familiers. Ce n’est pas très différent des personnages secondaires du MCU qui réapparaissent d’un film à l’autre pour consolider la cohérence narrative.

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Il y a aussi une identité visuelle et humoristique cohérente. Qu’on soit dans Les Bidasses s’en vont en guerre (1974) ou dans Arrête ton char, bidasse ! (1977), le public sait à quoi s’attendre : décor militaire, hiérarchie bafouée, quiproquos en cascade, énergie collective des Charlots. Cette prévisibilité n’est pas un défaut, c’est précisément ce qui fonde la fidélité d’une audience.

La Septième Compagnie : la franchise spin-off des Bidasses

Enfin, et c’est peut-être le point le plus remarquable, la saga génère ses propres sous-franchises emboîtées. La trilogie de La Septième Compagnie, initiée en 1973 avec Mais où est donc passée la Septième Compagnie ? fonctionne comme une franchise-sœur à part entière.

Réalisée par Robert Lamoureux avec un casting distinct autour de Pierre Mondy et Jean Lefebvre, elle partage le même macro-genre militaro-comique mais dans un registre différent, nostalgie de la Seconde Guerre mondiale plutôt qu’ironie des années 1970.

Le trio y incarne le Français ordinaire pris dans un chaos historique qui le dépasse, mélange d’incompétence assumée et de dignité bougonne. Une dynamique d’ensemble qui n’est pas sans rappeler celle des Avengers : chacun avec ses travers, ensemble plus efficaces que séparément.

Le premier volet frôle les 4 millions d’entrées, le second se maintient à un niveau comparable. Le troisième, en 1977, ne dépasse pas 1,8 million, critiques assassines et visible épuisement créatif. Robert Lamoureux refusera un quatrième volet pourtant proposé par son producteur Marcel Dassault. Une sagesse que d’autres franchises auraient pu méditer.

Et c’est exactement la structure des univers Marvel ou DC, où différentes équipes d’acteurs peuplent un même macro-genre :

MCU (2008) Mécanisme Saga Bidasses (1971)
Personnages récurrents entre films Continuité Charlots présents dans toute la saga
Casting d’ensemble fidélisé Troupe Filipelli & Sarrus dans tous les films
Sous-franchises (X-Men, Avengers…) Embranchement La Septième Compagnie, spin-off de facto
Humour et ton reconnaissables Identité Comique potache antimilitariste constant
Annonce de suites planifiées Momentum Sorties annuelles pour entretenir l’audience

Chronologie de la franchise des Bidasses

Pour saisir l’ampleur de la production, il faut se représenter le rythme de sortie. Entre 1971 et 1984, le genre du film de bidasses maintient une présence quasi continue dans les salles françaises, avec parfois deux opus par an.

Voici les principaux jalons de cette saga protéiforme :

Année Film(s) Informations clés
1971 Les Bidasses en folie Claude Zidi / Les Charlots
7,5 millions d’entrées
1973 Les Bidasses s’en vont en guerre

Mais où est donc passée la Septième Compagnie ?

Deux franchises parallèles lancées la même année
1975 On a retrouvé la Septième Compagnie Pierre Mondy, Jean Lefebvre, Henri Guybet
4 millions d’entrées
1977 Arrête ton char… bidasse !

La Septième Compagnie au clair de lune

Deux fils narratifs en parallèle
Stratégie de saturation
1978 Général… nous voilà ! La franchise s’étend
Dilution progressive du genre
1981 Faut s’les faire… ces légionnaires ! Tentative d’exportation vers le cadre légionnaire
1984 Le Retour des Charlots Dernier opus de la saga principale

Le meilleur et le pire : les limites de la surexploitation

La saga des Bidasses illustre avec clarté la loi implacable de tout univers étendu : l’élargissement dilue. Mais où est donc passée la Septième Compagnie ? reste le sommet de la franchise, tourné avec économie de moyens, il possède une unité de lieu, de ton et de rythme que ses suites perdront progressivement.

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À l’autre bout du spectre, Faut s’les faire… ces légionnaires ! (1981) représente ce que la surexploitation produit de moins inspiré : la transposition mécanique d’une formule dans un décor différent, sans que le déplacement apporte quoi que ce soit de neuf.

Ce n’est pas une fatalité propre aux années 1970, c’est exactement ce que l’on observe lorsque certaines phases du MCU ont tenté de reproduire industriellement ce qui avait fonctionné avant.

Le MCU n’a rien inventé : Les Bidasses ont préparé le terrain des franchises

Les mécanismes popularisés par la saga, troupe d’acteurs fidélisée, déclinaisons d’une même situation de base, exploitation répétée d’un espace social particulier, se retrouvent directement dans les franchises qui ont structuré le box-office français ensuite.

Les Bronzés (1978) reprend le principe de la troupe dans un cadre vacancier. Taxi (à partir de 1998) exploite le filon de la comédie d’action marseillaise avec le même appétit de suite. Plus récemment, Camping et ses suites constituent l’héritier le plus direct de la logique Bidasses : même type social ciblé, même unité de lieu récurrente, même taux de gags au kilomètre.

Ce que la saga a inventé, bien avant que le mot « fandom » n’existe, c’est une forme de fidélisation communautaire par le rire partagé, une communauté de spectateurs qui se reconnaissaient dans un univers, une grammaire, une façon de voir le monde.

Les univers cinématographiques étendus ne sont donc pas une création hollywoodienne du XXIe siècle, mais au moins en partie une création populaire française (il y aurait beaucoup à dire sur l’univers japonais de Godzilla ou l’univers italien de Maciste). La saga des Bidasses, avec ses imperfections, ses ratés et ses sommets, est donc un ancêtre direct du modèle que Marvel a ensuite industrialisé et exporté à l’échelle planétaire…

Ingénieur ENSAM Paristech et diplômé du MBA de l'ESSEC, Fabien est journaliste Tech & Pop Culture mais aussi Consultant IA et Marketing.