Alphabet jeudi, Intel vendredi : en deux jours, deux poids lourds de la tech ont subi leurs pires séances depuis des décennies. Le Nasdaq recule d’environ 3 % ce 30 octobre, et les investisseurs se demandent à voix haute si l’intelligence artificielle vaut vraiment les sommes colossales qu’on lui consacre.
Pour Intel, c’est un séisme : le titre a perdu près de 30 % d’un coup, sa pire journée depuis 1974 selon l’AP. La veille, la maison mère de Google avait elle aussi encaissé un coup de massue, avec une baisse de plus de 12 %, son plus mauvais jour depuis son arrivée en Bourse en 2004. Environ 500 milliards de dollars de valeur ont disparu en une séance.
Ces chiffres sont ceux de la séance de vendredi, pas ceux de la clôture. Ils disent pourtant une chose simple : Wall Street ne croit plus sur parole les géants de l’IA.
Alphabet, Amazon, Intel : trois résultats, trois déceptions
Commençons par Intel. Le fabricant de puces a annoncé qu’il comptait gagner 15 à 16 milliards de dollars de chiffre d’affaires en fin d’année, alors que les analystes en espéraient 17,1. Il attend aussi 25 cents de bénéfice par action, contre 43 cents prévus. L’entreprise évoque un marché du PC faible et des difficultés de production, et admet qu’elle va consommer de la trésorerie. Son dernier trimestre était pourtant bon, rappelle l’AP : c’est l’avenir qui inquiète.
Amazon n’a pas fait mieux. Son chiffre d’affaires a atteint 201,9 milliards de dollars (+12 %) et son bénéfice net 20,7 milliards (-2 %), deux résultats sous les attentes selon l’AFP. L’action a reculé d’environ 2 % vendredi, après une chute allant jusqu’à 10 % jeudi soir. Surtout, son patron Andy Jassy a prévenu que l’entreprise investirait « nettement plus » en 2027 que les 220 milliards de dollars environ prévus cette année.
Résultat : le Nasdaq, l’indice des grandes valeurs technologiques, touche son plus bas niveau depuis près de trois mois. Le S&P 500, qui regroupe les 500 plus grandes entreprises américaines, perd près de 2 % et efface son gain d’octobre. Les puces trinquent aussi : les semi-conducteurs cèdent environ 8 %, Nvidia près de 5 % et Dell près de 13 %.
L’IA coûte plus cher qu’elle ne rapporte
Alors pourquoi cette panique ? Parce que les géants de la tech brûlent désormais plus d’argent qu’ils n’en gagnent. Alphabet affiche environ 9,1 milliards de dollars de trésorerie en moins sur le trimestre. Amazon est à -42,4 milliards sur douze mois, et Meta enregistre son premier trimestre dans le rouge depuis 2012, selon CNN.
Comment payer la facture ? En s’endettant ou en émettant de nouvelles actions. Alphabet a levé 28,7 milliards de dollars en obligations et 12,4 milliards en actions, et sa dette à long terme est passée de 46,5 à 125,1 milliards, d’après le Motley Fool. Meta a annoncé le 26 octobre vouloir lever jusqu’à 95 milliards de dollars en actions : 35 milliards tout de suite, puis jusqu’à 60 milliards au premier trimestre 2027.
Pour Florian Ielpo, de Lombard Odier Investment Managers, le mécanisme est limpide : « Quand la dette devient chère, on paie en actions. » Et le temps où une simple annonce d’investissement dans l’IA faisait grimper un titre est révolu, estime Grégoire Kounowski, de Norman K.
Taux, pétrole, Chine : le contexte n’arrange rien
Emprunter coûte justement de plus en plus cher. La Fed, la banque centrale américaine, a relevé ses taux de 0,25 point le 16 septembre, à 3,75-4 %, et les données de LSEG citées par Reuters laissent prévoir plus de 0,5 point supplémentaire d’ici la mi-2027. Le Brent, lui, dépasse 117 dollars le baril, porté par les tensions dans le détroit d’Ormuz.
En Chine, l’indice STAR50, qui regroupe des valeurs de l’IA et des puces, a perdu 40 % depuis juillet, environ 480 milliards de dollars selon Reuters. L’agence parle d’une bulle déjà éclatée, mais c’est un avis, pas un chiffre, et rien ne prouve encore que cela explique la séance de Wall Street.
Bulle ou rotation : les experts ne sont pas d’accord
Tout le monde ne crie pas à la bulle. Pour Angelo Kourkafas, d’Edward Jones, les investisseurs sortent surtout de la tech pour se placer ailleurs. L’AFP le confirme côté européen : en octobre, la santé gagne 14,07 %, l’agroalimentaire 12,23 % et le pétrole et gaz 8,68 %, tandis que les banques perdent 10,55 %.
Joe Saluzzi, de Themis Trading, note qu’Intel reste en hausse sur l’année. Chez Microsoft, la division Azure progresse de près de 50 %, même si sa directrice financière Amy Hood admet, selon CNBC, que des retards de livraison de puces repoussent une partie des capacités au premier semestre 2027.
D’autres sont plus tendus. UBS recommande de diversifier au-delà de l’IA sans renier le thème, et Adam Crisafulli, de Vital Knowledge, évoque l’une des pires saisons de résultats tech qu’il ait vues. Pendant ce temps, les dépenses des géants du cloud devraient dépasser 1 000 milliards de dollars l’an prochain, toujours selon CNBC.
Bulle ou simple correction ? Les deux camps ont des chiffres solides. Le programme de 60 milliards de Meta, attendu au premier trimestre 2027, dira si les investisseurs acceptent encore de financer l’IA.
