2025 restera comme un millésime douloureux pour le cinéma français. Une part significative des films à gros budgets produits dans l’hexagone se sont ramassés au box office. Au delà de ce triste constat, une question se pose tout de même : ces films sont en partie financés par le CNC, autrement dit avec vos impôts, il est donc légitime de se demander combien nous avons déboursé de force pour ces nanards que nous ne sommes pas allés voir en salle.
Les 10 films français qui ont le plus bidé au cinéma en 2025
Passons sans plus attendre au vif du sujet. Voici la liste des naufragés de l’année. On ne peut pas qualifier tous ces films de mauvaises productions mais il faut bien reconnaitre que certains d’entre eux ont largement mérité leur place en haut de ce podium de la honte :
- Toutes pour une : 10 M€ de budget, 14 059 entrées
- La Tour de glace : 6,1 M€ de budget, 7 146 entrées
- Les Orphelins : 18,5 M€ de budget, 133 997 entrées
- Le Grand déplacement : 17,1 M€ de budget, 130 970 entrées
- Alpha : plus de 10 M€ de budget, 101 386 entrées
- L’Homme qui rétrécit : 21 M€ de budget, 265 381 entrées
- Natacha presque hôtesse de l’air : 16 M€ de budget, 101 635 entrées
- Le Routard : 14,7 M€ de budget, 216 960 entrées
- 13 jours 13 nuits : 30 M€ de budget, 468 533 entrées
- Chien 51 : 43 M€ de budget, 1 364 277 entrées
Toutes pour une et La Tour de glace affichent des ratios proprement hallucinants : des budgets à huit chiffres pour des scores que certains films d’auteur à 500 000 € dépassent sans forcer.
Chien 51, (qui n’est pas si mal on l’a vu en salle) malgré son million d’entrées, reste un gouffre quand on le rapporte à ses 43 millions de budget. Il aurait fallu au moins trois fois plus de spectateurs pour espérer l’équilibre.
Au total, ces dix films cumulent 186 millions d’euros de budgets de production. Et une fréquentation qui, dans la plupart des cas, ne justifie pas le dixième de l’ambition affichée.
La vraie question reste : qui paie ?
Il y a des échecs qui font mal au box-office, et d’autres qui laissent une trace plus durable dans la mécanique économique du cinéma français. Quand un film à plusieurs dizaines de millions d’euros finit avec quelques dizaines ou centaines de milliers d’entrées, la question n’est plus seulement artistique, elle devient industrielle.
Le sujet est sensible en France, car le financement du cinéma est un assemblage sophistiqué où l’argent privé, les préachats et les dispositifs publics s’emboîtent. Ce mélange protège la création, mais il protège aussi parfois des décisions de production qui ne sont jamais réellement « testées » par le marché avant la sortie. Or, quand la salle ne suit pas, la chute est amortie… et c’est précisément là que l’on commence à parler de coût collectif.
Il faut être rigoureux sur les mots, car tout n’est pas payé « par l’impôt » au sens strict. Le CNC, par exemple, est principalement financé par des taxes affectées prélevées sur les billets de cinéma et d’autres diffuseurs, et non par une ligne budgétaire classique de l’État. La vraie zone où l’on retrouve un impact direct sur les finances publiques se situe du côté des crédits d’impôt accordés aux productions.
Comment on a calculé vos impôts ?
Pour mesurer ce que ces dix flops « coûtent » réellement aux contribuables, il faut distinguer l’émotion du chiffre et poser une hypothèse de calcul claire. Les budgets totalisent au minimum 186,41 millions d’euros, en prenant Alpha à 10 millions d’euros (alors que le budget indiqué est supérieur). Cette somme n’est pas une facture publique, c’est la dépense totale de production annoncée, qui peut être couverte par une combinaison de préachats TV, d’investissements de producteurs, de distributeurs, d’aides, et parfois d’investisseurs.
En revanche, le crédit d’impôt cinéma constitue bien une dépense fiscale, donc un effort supporté par l’impôt, car il réduit l’impôt dû ou ouvre droit à remboursement selon les cas. Le CNC rappelle que ce crédit d’impôt est en règle générale de 30% des dépenses éligibles, lesquelles ne peuvent pas dépasser 80% du budget de production, avec un plafond de 30 millions d’euros par œuvre.
Dit autrement, dans le scénario maximal théorique, le crédit d’impôt peut atteindre environ 24% du budget (30% x 80%). Appliqué aux 186,41 millions d’euros de budgets cumulés, cela donne environ 44,74 millions d’euros, arrondis à 45 millions d’euros.
Ce chiffre n’est pas une affirmation que ces films ont effectivement touché exactement ce montant, car il dépend des dépenses réellement engagées en France, de l’éligibilité, et du montage de production. Il s’agit d’un plafond plausible permettant de quantifier ce que « pourrait » représenter la part la plus directement liée aux impôts.
Tableau récapitulatif
| Film | Budget indiqué | Entrées | Crédit d’impôt max. théorique (≈ 24 %) |
|---|---|---|---|
| Toutes pour une | 10 000 000 € | 14 059 | ≈ 2,40 M€ |
| La Tour de glace | 6 110 000 € | 7 146 | ≈ 1,47 M€ |
| Les Orphelins | 18 540 000 € | 133 997 | ≈ 4,45 M€ |
| Le Grand déplacement | 17 100 000 € | 130 970 | ≈ 4,10 M€ |
| Alpha | > 10 000 000 € | 101 386 | ≥ 2,40 M€ |
| L’Homme qui rétrécit | 21 000 000 € | 265 381 | ≈ 5,04 M€ |
| Natacha presque hôtesse de l’air | 15 960 000 € | 101 635 | ≈ 3,83 M€ |
| Le Routard | 14 700 000 € | 216 960 | ≈ 3,53 M€ |
| 13 jours 13 nuits | 30 000 000 € | 468 533 | ≈ 7,20 M€ |
| Chien 51 | 43 000 000 € | 1 364 277 | ≈ 10,32 M€ |
Ce que ce tableau montre (et ne montre pas)
Ce tableau ne dit pas que l’État a « payé » ces films. Il montre ce que pourrait représenter la partie la plus « impôts » du sujet, via le crédit d’impôt, dans une approche maximale et transparente. C’est précisément ce type de chiffre qui alimente la polémique, parce qu’il met en regard des budgets très élevés et une fréquentation souvent trop faible pour justifier l’ambition commerciale initiale.
Dans la réalité, certains films peuvent être en dessous du plafond, d’autres peuvent cumuler plusieurs dispositifs, et une part du budget peut être dépensée hors de France, ce qui réduit mécaniquement l’assiette éligible.
La nuance CNC / crédit d’impôt
La subtilité supplémentaire, c’est que le CNC n’est pas seulement un « distributeur d’argent public » au sens classique, car il s’appuie largement sur une taxe assise sur le prix des billets, la TSA, dont le taux est de 10,72%. Cette taxe est bien une ponction obligatoire, mais elle est payée principalement par les spectateurs via le billet, et elle est affectée au secteur, ce qui n’a pas la même signification qu’une dépense budgétaire financée par l’impôt sur le revenu.
En revanche, le crédit d’impôt fonctionne comme une dépense fiscale et justifie qu’on parle d’effort supporté par l’ensemble des contribuables. C’est cette différence qui permet de cadrer le débat sur des mécanismes vérifiables.
Si l’on veut être honnête intellectuellement, il faut donc parler :
- d’un coût « pour les contribuables » surtout via les crédits d’impôt
- d’un coût « pour la collectivité des spectateurs et diffuseurs » via les taxes affectées
L’amortisseur systémique
Le plus frappant, dans cette liste, n’est pas seulement le niveau des budgets, c’est la manière dont ces montages réduisent la brutalité du verdict pour les porteurs de projet. Dans un modèle intégralement privé, un film à 10 millions d’euros qui fait 14 059 entrées serait un signal immédiat de faillite de décision, avec des conséquences mécaniques sur les financeurs.
En France, la présence d’aides, de préfinancements, de garanties et de dispositifs fiscaux crée une forme d’amortisseur systémique qui protège l’écosystème, mais qui peut aussi encourager des paris trop gros sur des promesses de public. Le résultat, quand il est répété, nourrit une défiance : le public a l’impression qu’on finance « quoi qu’il arrive », et les contribuables retiennent surtout le montant.
Or, la question la plus utile n’est pas de pointer du doigt un film en particulier, mais d’examiner les critères qui rendent possible un budget à 30 ou 43 millions d’euros avec un risque d’exploitation manifestement élevé. Le crédit d’impôt, par exemple, n’est pas une prime au succès, c’est un outil d’attractivité et de maintien d’emplois sur le territoire.
Le débat devient alors plus concret : combien d’emplois, combien de jours de tournage, combien de dépenses locales, pour quel résultat culturel et pour quel retour en salle ?
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Le grand challenge
Le grand déplacement
- 25 juin 2025 (1h23)
- De Jean-Pascal Zadi
- Avec Jean-Pascal Zadi, Reda Kateb, Fary Lopes, Djimo, Claudia Tagbo, Fadily Camara, Déborah Lukumuena, Jean-Claude Muaka, Aissatou Diallo Sagna, Eric Judor














