Depuis la fin de l’automne 2025, le marché mondial de la mémoire électronique connaît des secousses d’une rare intensité. En quelques semaines, les prix de la DRAM et de la mémoire Flash NAND ont atteint des sommets que l’on n’avait plus observés depuis une décennie. Une envolée aussi brutale que spectaculaire, qui a pris de court l’ensemble de la chaîne industrielle, des fondeurs jusqu’aux intégrateurs et aux clients finaux.
- Les prix de la RAM ont doublé en quelques semaines, impactant tout le marché.
- La cause officielle est l'investissement dans l'IA, mais la situation est plus complexe et ambiguë.
- Les contrats entre fabricants et hyperscalers jouent un rôle clé dans la pénurie artificielle.
- Le marché devrait clarifier sa situation début 2026, avec deux scénarios possibles : pénurie prolongée ou correction des excès.
L’explication officielle tient en quelques mots : explosion des investissements dans l’intelligence artificielle et les centres de données. La réalité, elle, s’avère plus trouble. Derrière les courbes ascendantes se dessine un marché aux signaux brouillés, aux calendriers opaques, où la peur dicte parfois davantage les comportements que la demande réelle.
Une hausse des prix de la RAM d’une violence inédite
Les chiffres donnent le vertige. En l’espace de quelques semaines, les cours de la DRAM ont plus que doublé, poursuivant leur ascension tout au long de novembre et décembre. La mémoire Flash, d’ordinaire plus stable, a suivi la même trajectoire, enchaînant les hausses à deux chiffres. Le phénomène ne touche pas un segment isolé : il affecte l’essentiel du marché, avec des variations selon les références, les capacités et les usages.
Cette brutalité n’est pas étrangère aux marchés cycliques, mais c’est sa soudaineté qui interpelle. Les cycles de la mémoire sont bien documentés : surcapacité, effondrement des prix, redressement progressif. Or ici, rien de progressif. Le mouvement évoque davantage une onde de choc, amplifiée par des réactions en chaîne.
Un détail mérite attention : ces hausses s’observent aussi bien sur le marché spot que, désormais, sur les contrats à long terme. Lorsque les prix contractuels s’envolent, la tension cesse d’être conjoncturelle. Elle s’inscrit dans la durée.
L’argument de l’IA : pertinent, mais insuffisant
Dans les discours publics, la cause est identifiée sans ambiguïté : les investissements colossaux des géants du cloud dans leurs infrastructures dédiées à l’intelligence artificielle. Google, Amazon, Microsoft, Meta : tous annoncent des budgets vertigineux pour leurs centres de données, avec des besoins en mémoire sans commune mesure avec les générations précédentes de serveurs. DRAM haute performance, NAND pour le stockage rapide, mémoires spécialisées : l’IA est vorace, et elle paie le prix fort.
Sur le plan macroéconomique, l’argument se défend. Les montants engagés se comptent en centaines de milliards de dollars sur plusieurs années, et les capacités de production ne s’étendent pas en un claquement de doigts. Reste une question sans réponse satisfaisante : pourquoi une telle déflagration dès la fin 2025, alors que ces investissements s’étalent dans le temps ?
Un centre de données ne se bâtit pas en quelques semaines. Les cycles de planification, de commande et de déploiement sont longs. La demande physique n’a donc pas pu doubler du jour au lendemain. C’est précisément dans ce décalage temporel que réside le malaise.
L’angle mort : contrats et allocation des capacités
Ce que le marché tait, ou murmure à peine, ce sont les termes exacts des accords conclus entre fabricants et hyperscalers. Les volumes sont-ils fermes, verrouillés sur plusieurs trimestres, voire plusieurs années ? S’agit-il d’options, de fourchettes indicatives, d’intentions conditionnelles ? Les prix sont-ils indexés, plafonnés, ou délibérément laissés flottants pour épouser les tensions du marché ?
Ces paramètres sont décisifs. Un contrat ferme peut assécher la disponibilité pour le reste du marché, même si la demande finale n’a pas encore matérialisé son explosion. À l’inverse, de simples déclarations d’intention suffisent parfois à déclencher une course à l’approvisionnement, chaque acteur cherchant à sécuriser ses volumes avant les autres.
S’y ajoute un facteur trop souvent négligé : l’allocation des capacités. Les fabricants peuvent choisir de privilégier les produits à forte valeur ajoutée, mémoires pour serveurs et applications IA, au détriment des segments plus conventionnels. Résultat : une rareté en partie artificielle sur certaines références, qui nourrit la hausse bien au-delà de ce que justifierait la demande effective.
Quand la peur de manquer devient moteur
L’histoire récente de l’électronique l’a démontré à plusieurs reprises : le sur-stockage est un accélérateur redoutable. Échaudés par les pénuries passées, distributeurs et industriels réagissent vite … parfois trop vite. Chacun constitue des réserves » par précaution « , transformant une tension initiale en emballement collectif.
Ce phénomène de double commande gonfle la demande apparente sans que la consommation finale n’augmente dans les mêmes proportions. Il obscurcit la lecture du marché, fausse les indicateurs et alimente un cercle vicieux : tant que tout le monde achète, les prix montent. Le jour où les stocks redeviennent visibles, la correction peut être sévère.
Dans ce contexte, conserver son sang-froid relève de la gageure, mais demeure essentiel. La mémoire reste un marché cyclique. Les phases d’euphorie n’y sont jamais éternelles.
Mars 2026 : un rendez-vous avec la réalité
Le premier point d’inflexion se situe traditionnellement après le Nouvel An chinois, lorsque les chaînes d’approvisionnement reprennent leur rythme et que les grands donneurs d’ordre affinent leurs plans. Début mars 2026 devrait ainsi offrir une meilleure lisibilité sur l’équilibre réel entre offre et demande.
Deux scénarios se dessineront alors plus nettement. Soit la pénurie se confirme, portée par une demande structurelle robuste et des capacités durablement sous tension, justifiant des prix élevés sur le long terme. Soit la tension se révèle en partie factice, alimentée par l’anticipation et le sur-stockage, ouvrant la voie à un ajustement.
Dans les deux cas, une certitude demeure : ceux qui surfent aujourd’hui sur la vague ne seront pas les premiers à signaler le reflux. Sur le marché de la mémoire, comme souvent dans l’industrie technologique, ce n’est qu’une fois les eaux retirées que l’on distingue ce qui relevait de la demande réelle, et ce qui n’était qu’un mirage…