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L'appli payante "T'es mort ?" entre dans le top 10 des stores chinois et révèle un mal social

L’application » Si le ma « (死了吗), que l’on peut traduire littéralement par » T’es mort ? « , s’est hissée parmi les applis payantes les plus téléchargées en Chine la semaine dernière. Un succès tardif qui souligne la gravité des problèmes d’isolement qui frappent la société actuelle.

Un bouton pour prouver qu’on est encore vivant

Le fonctionnement de Si le ma est d’une simplicité presque dérangeante. Chaque jour, l’utilisateur doit appuyer sur un unique bouton vert pour signaler qu’il est toujours en vie. Aucun suivi médical, aucun questionnaire, aucune analyse comportementale ne viennent complexifier l’expérience.

Si aucune interaction n’est enregistrée pendant 48 heures, l’application déclenche automatiquement l’envoi d’un email à un contact d’urgence préalablement désigné. Ce mécanisme basique repose sur une logique claire : proposer un filet de sécurité minimal sans intrusion permanente dans la vie privée.

Dans un environnement numérique saturé de notifications et de services connectés, cette sobriété tranche nettement. Elle rappelle que, pour certains utilisateurs, la priorité n’est plus l’optimisation du bien-être mais simplement la certitude que quelqu’un sera prévenu en cas de problème.

Une réussite tardive portée par un contexte social tendu

Lancée gratuitement en juin 2025, l’application est longtemps restée invisible dans les classements. Ce n’est qu’à la fin de l’année que les téléchargements ont explosé, jusqu’à propulser l’outil dans le top 10 des applications payantes en Chine après son passage à un modèle payant en décembre. Le prix, fixé à 8 yuans, soit environ un euro, reste volontairement accessible.

Derrière l’appli se trouvent trois jeunes cofondateurs nés après 1995. Selon une interview accordée à Wired, le coût total de développement de l’application n’aurait pas dépassé 200 dollars. Un chiffre presque absurde au regard de l’impact médiatique et symbolique du projet.

Ce succès soudain ne peut pas être dissocié du contexte démographique chinois. En 2024, près de 20% des foyers étaient composés d’une seule personne, contre 15% dix ans plus tôt, selon les statistiques officielles. L’urbanisation rapide, la pression professionnelle intense et le recul du mariage ont profondément modifié les structures familiales.

Dans ce paysage, vivre seul n’est plus marginal, mais les dispositifs de soutien social n’ont pas évolué au même rythme. Si le ma s’inscrit précisément dans cette brèche, en proposant une réponse minimaliste là où les institutions peinent à suivre.

Un nom provocateur qui joue avec les tabous chinois

Le choix du nom a largement contribué à la visibilité du projet. En mandarin, le mot » si « signifie à la fois » quatre « et » mort « , un symbole culturellement associé au malheur. Cette superstition est suffisamment ancrée pour que certains immeubles évitent encore les 4e et 14e étages, à l’image de ce que l’on observe avec le chiffre 13 en Occident.

En assumant frontalement ce terme, les créateurs de l’application ont déclenché de vives critiques, accusés de banaliser la mort ou de jouer avec une anxiété collective. Le nom, impossible à ignorer, a circulé massivement sur les réseaux sociaux chinois, transformant une application confidentielle en phénomène viral.

« T’es mort » devient Demumu pour attaquer le marché international

Conscients des limites de ce positionnement, les fondateurs ont annoncé le 13 janvier un changement de nom officiel. L’application s’appelle désormais Demumu, aussi bien pour le marché chinois que pour l’international.

Ce nom, déjà utilisé hors de Chine, adopte une tonalité plus douce et évite toute référence explicite à la mort. Ce repositionnement s’inscrit dans une stratégie d’expansion plus large, visant à transformer un outil né d’un contexte social très local en service universel.

Ingénieur ENSAM Paristech et diplômé du MBA de l'ESSEC, Fabien est journaliste Tech & Pop Culture mais aussi Consultant IA et Marketing.